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 Faut-il se révolter pour être soi-même?

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2 participants
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Bernard




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Age : 68
Date d'inscription : 08/06/2007

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MessageSujet: Se révolter, s'engager, transgresser ?   Faut-il se révolter pour être soi-même? Empty22/4/2020, 00:16

Merci Maxime pour ces réflexions sur le "soi-même" à partir du "Je suis qui je suis" biblique éclairé par le "je pense donc je suis" cartésien, et l'homophonie de la conjugaison des verbes être et suivre à la première personne du présent. C'est superbe !

Pour ma part je proposerais plus modestement quelques hypothèses de réponses à la question posée en partant du "Faut-il se révolter pour ".
Du débat il est apparu deux positions différentes par rapport à la révolte, que je résume (donc que je simplifie au risque de les déformer) ainsi:
1. La première position considère qu'il y a nécessité de la révolte face à l'injustice. La révolte, allumée par l'étincelle de l'insupportable, ou par la prise de conscience de notre conditionnement par la morale, les idéologies ou la publicité, se fait néanmoins au nom de valeurs, et elle doit, pour certains, se continuer par l'engagement pour ne pas tomber dans l'impuissance. Cette révolte est à la fois sociale et individuelle, ou plus précisément contre le conditionnement que nous avons intégré en nous-mêmes. Elle se fait, dans le même mouvement, pour rétablir la justice dans la société et pour retrouver un moi authentique, donnant ainsi une réponse positive à la question posée: oui il faut se révolter pour devenir soi-même.
2. La deuxième position considère que la révolte "ne pense pas", elle n'est que réponse instinctive à "une incapacité à supporter ce qui m'entoure". C'est une réaction épidermique contre l'injustice". Elle n'a pas de rapport direct avec la construction de soi, car "la révolte vise l'autre et non soi-même".

A la première position on peut objecter que la révolte n'est que l'une des façons de prendre en charge, par l'action, une indignation, une colère, ou une émotion ressentie face à un fait ou une situation insupportable. Elle est sans doute, d'ailleurs, la façon la plus simple et la plus immédiate de donner suite à l'indignation. On se révolte alors contre la cause, réelle ou supposée, de la situation insupportable. La révolte se fait toujours "contre", elle est d'ailleurs souvent, induite par le ressentiment qui accompagne, voire qui participe à générer l'indignation initiale. Du "c'est ta faute" du ressentiment on passe parfois au "c'est ma faute" de la mauvaise conscience. Et donc de la révolte contre les autres, on peut passer à la révolte contre soi-même, mais il s'agit toujours de se révolter contre, c'est à dire de laisser libre cours aux mécanismes réactifs qui nous agissent. On m'objectera alors que l'on ne peut se construire, s'individuer, sans s'opposer (les psychanalystes parlent de la révolte contre le père ... mais est-ce une révolte ou une mise en opposition, une résistance?), certes, car on bute toujours sur la réalité, mais faut-il se révolter contre la réalité, ou chercher à la connaitre pour la changer? C'est à dire s'engager.
Une autre façon, en effet, de gérer l'indignation est l'engagement. L'engagement, contrairement à la révolte, se fait toujours "pour". Il ne succède que très rarement la révolte, car il relève d'une attitude opposée. Du coté de la révolte on trouve la continuation des émotions négatives, de l'indignation, de la colère, de la violence (au moins verbale), de la polémique, du ressentiment (voire de la mauvaise conscience). Le révolté ne change ni la réalité de la société, ni lui-même, il se laisse aller à ses passions tristes, et ainsi, on pourrait même dire, qu' il s'éloigne de lui-même (car même si le débat nous a montré la complexité de savoir qui est ce "soi-même", il est certain qu'il n'est pas nos passions tristes). Du coté de l'engagement on trouve l'appel à la raison, l'apaisement des émotions négatives, la recherche de la coopération avec les autres, du dialogue. L'engagement individuel change la réalité de la société et chaque individu qui s'engage.

Pour prolonger ces remarques je proposerais donc un autre un autre concept pour décrire ce processus de remise en question nécessaire pour se construire soi-même, pour s'émanciper, pour sortir de la minorité, pour conduire librement sa vie, pour exercer son libre arbitre ... et pour ainsi "être à sa place" dans le monde. Ce concept c'est celui de transgression, celui du "pas de coté".
Transgresser c'est dépasser la ligne rouge qui balise nos habitudes, nos valeurs, notre culture. Ce n'est pas obéir à nos passions, mais à notre raison. Si la révolte se rapporte à la révolution, alors la transgression se rapporterait à l'évolution (ainsi qu'il a été dit l'Art Evolution, faire de notre vie un art). La transgression répond à la fois, d'une part, au besoin de s'opposer, de remettre en question ses valeurs (de tuer le père sans doute, qui est peut être plus une transgression qu'une révolte !), et d'autre part au besoin de "fixité", de cadres, de repères dans l'histoire, dans notre propre histoire. La transgression est un art de vivre, une façon de tracer son chemin, sans renier son passé. La transgression, contrairement à la révolte, ne cherche pas à faire table rase du passé pour faire page blanche pour l'avenir, elle cherche sans doute plus à déconstruire pour reconstruire avec les mêmes éléments (comme il a été dit également) mais en faisant fi du plan de la construction initiale, en transgressant les normes passées.
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fellion




Nombre de messages : 39
Date d'inscription : 05/04/2020

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MessageSujet: Faut-il se révolter pour être soi-même?   Faut-il se révolter pour être soi-même? Empty20/4/2020, 00:04

Faut-il se révolter pour être soi-même ?

A propos de : Exode 3 ; 14 « je suis ce que je suis ».


Le texte hébraïque :

וַיֹּאמֶר אֱלֹהִים אֶל מֹשֶׁה אֶהְיֶה אֲשֶׁר אֶהְיֶה וַיֹּאמֶר כֹּה תֹאמַר לִבְנֵי יִשְׂרָאֵל אֶהְיֶה שְׁלָחַנִי אֲלֵיכֶם
´álêkem ´ šüläHaºnî e|hyè yiSrä´ël libnê tö´mar Kò ´mer wayyöº ´e|hyè ´ášer ´ e|hyè ´el-möšè ´élöhîm wayyöº

les rouleaux de Kouram :

ויואמר* אלוהים* אל משה אהיה אשר אהיה ויאמר כה *תואמר* אל בני* ישראל אהיה שלחני
אליכם

Targum (araméen):

וַאֲמַר יְיָ לְמֹשֶׁה, אֶהְיֶה אֲשֶׁר אֶהְיֶה ; וַאֲמַר, כִּדְנָן תֵּימַר לִבְנֵי יִשְׂרָאֵל, אֶהְיֶה, שַׁלְחַנִי לְוָתְכוֹן.

La septante :

καὶ εἶπεν ὁ θεὸς πρὸς Μωυσῆν ἐγώ εἰμι ὁ ὤν καὶ εἶπεν οὕτως ἐρεῖς τοῖς υἱοῖς Ισραηλ ὁ ὢν ἀπέσταλκέν με πρὸς ὑμᾶς

Commentaire de ce verset.
Nous voyons que Dieu affirme clairement quel est son titre — ou non — lorsqu’il dit à Moïse parlant de lui-même : « Celui qui s’appelle je suis, ὁ ὢν, — ho ōn — m’a envoyé vers vous ».
Le titre, ou nom de Dieu, ne serait donc pas ἐγώ εἰμι — ego eimi —, mais bien plutôt ὁ ὢν-ho ōn, je suis.

Vulgate :

dixit Deus ad Mosen ego sum qui sum ait sic dices filiis Israhel qui est misit me ad vos.


La bible de Port-Royal :

Dieu dit à Moïse : Je suis celui qui est. Voici, ajouta-t-il, ce que vous direz aux enfants d’Israël : celui qui est m’a envoyé vers vous.


Louis second :

Dieu dit à Moïse : Je suis celui qui suis. Et il ajouta : c’est ainsi que tu répondras aux enfants d’Israël : celui qui s’appelle « je suis » m’a envoyé vers vous.

Deuxième traduction Louis Second :

Dieu dit à Moïse : Je serai qui je serai. Et il ajouta : c’est ainsi que tu répondras aux israélites : « “Je serai” m’a envoyé vers vous. »

Commentaire.
Je serai qui (ou ce que) je serai : formule traditionnellement rendue par je suis celui qui suis, et dont le sens pourrait aussi être je suis qui je suis ou encore je suis (celui qui est) je suis. Dans cette tournure inhabituelle et énigmatique, le verbe être est exprimé en hébreu, alors qu’il est d’ordinaire sous-entendu. Certains modifient la vocalisation traditionnelle du texte hébreu pour lire je ferai être qui (ou ce que) je ferai être ; les Septantes ont traduit : je suis celui qui est.

Bible œcuménique :

Dieu dit à Moïse : « Je suis qui je serai » il dit : « Tu parleras ainsi aux fils d’Israël : Je suis m’a envoyé vers vous. »


La bible en français courant :

Dieu déclara à Moïse : « « Je suis qui je suis ». Voici donc ce que tu diras aux israélites : « Je suis m’a envoyé vers vous ».

Commentaire.

En disant « Je suis qui je suis », Dieu refuse de faire connaître son nom personnel. Autres traductions « je serai qui je serai », c’est-à-dire « Je suis là, avec vous, de la manière que vous verrez » ; ou « Je suis celui qui est », par opposition aux autres dieux, qui « ne sont pas ».

Zadog Khan la traduction du rabbinat :

Dieu répondit à Moïse : je suis l’Être invariable ! Et il ajouta : ainsi parleras-tu aux enfants d’Israël : c’est l’Être invariable qui m’a délégué auprès de vous.

Chouraqui

Elohîms dit à Moshè : « Èhiè ashèr èhiè ! - Je serai qui je serai » Il dit : « Ainsi diras-tu aux Benéi Israël : ‹Je serai, Èhiè, m’a envoyé vers vous›. »

king James version :

And God said to Moyses, 'I am The One Who Is.' And he said, 'Thus shall you say to the sons of Israel, `The One Who Is has sent me to you.`'


Version américaine standard :

And God said unto Moses, I am that I am: and he said, Thus shalt thou say unto the children of Israel, I AM hath sent me unto you.

Version allemande:

Gott sprach zu Mose: «Ich bin, der ich bin!» Und er sprach: Also sollst du zu den Kindern Israel sagen: «Ich bin», der hat mich zu euch gesandt.




Le verset 14 du troisième paragraphe de l’exode a une construction énigmatique. Les traductions se rattachent toutes à l’une des trois traductions, plus une quatrième proposition qui est celle qui refuse de traduire parce que le sens est obscur, telles les traductions d’Orlinsky ou Chouraqui : l’une qui refuse à faire connaître le nom ; « je suis qui je suis », Dhorme, le latin de la Vulgate  ego sum qui sum  ou encore « je suis ce que je suis », tautologie et sens faible, et qui ne rend pas l’inaccompli hébreu ; variante « je suis celui qui suis », Louis Segond, la bible de Jérusalem ; l’autre tradition qui remonte aux Septantes, ἐγώ εἰμι ὁ ὤν - ego eimi o ón — que le rabbinat traduit : « je suis l’être invariable ».

« Je suis ce que je suis » oppose l’être absolu aux autres vieux dieux, version néoplatonicienne une autre traduction du divin avenir : Luther propose « Ich werde, sein, der ich sein werde », que Fleg traduit par « je serai qui je serai » il est capital de garder le même terme de part et d’autre. La traduction œcuménique de la Bible fait une distorsion illégitime : « je suis qui je serai » אֲשֶׁר — acher — est autant qui et que. Ce que maintient la version anglaise « I am that i am . »

Je comprends la formule dans son économie syntaxique, et son ambiguïté, comme un advenir indéfini, l’annonce d’une présence, d’un présent (vous pouvez entendre un cadeau) et l’inaccompli de cette présence. Simplifier ce qui est complexe est une erreur.
Ce qui ne se voit pas dans l’écriture hébraïque c’est le blanc, en musique on dirait soupir, un temps sans son, entre je serai et que je serai ce silence est indiqué en hébreu par l’accent tifha, qui disjoint les deux groupes et installe un suspens. On retrouve cela dans l’un des vers les plus célèbres du théâtre anglais To be, or not to be, I there’s the point,… différent de ; To be or not, to be, I there’s the point; » un léger déplacement de la virgule marque de la pause et le sens change. Il s’agit de marquer l’incertitude, l’attente et la difficulté du sens, qui tarde lui aussi à venir. Ce qui falsifie toute traduction qui fait comme si le sens du mot אֲשֶׁר — acher — était simple, « qui » ou « celui qui » passant d’un relatif à la conjonction de subordination.

Ainsi la révolte serait de passer du nom au verbe. Du défini à l’acte. Du figé, au mouvement.
A partir de trois mots, il ne peut plus y avoir de fin de l’histoire. Et c’est aussi la séparation radicale entre le divin et le religieux, qui est le théologico-politique.

Vous avez cure de l’hébreu. Vous doutez que l’on puisse porter un coup de bible dans la philosophie.

Alors, prenons un autre chemin. Oublions l’origine de l’expression « je suis ce que je suis » usons du français contemporain et de références philosophiques.
Posons la question, qu’apporte l’expression « je suis ce que je suis » à l’interrogation, « faut-il se révolter pour être soi-même ? »
La chose commune est double ; l’une directe, le verbe être, l’un conjuguer au présent de l’indicatif à la première personne du singulier, redoubler, l’autre, unique à l’infinitif présent. La seconde, le mouvement, moins évident, car semble-t-il uniquement présent dans l’interrogation, le verbe révolter. Révolter de volta, action de tourner ou de se tourner.

Nous l’avons vu l’expression « je suis ce que je suis » est une expression mémorielle. Je me souviens de cette affirmation, je ne suis pas certain qu’elle soit précise. Elle est extraite d’un mythe biblique. Répétitions du verbe être à la première personne du présent de l’indicatif, un « je suis » qui a son importance dans l’histoire de la philosophie. Nous sommes d’autant plus sûrs de ce verbe que l’on peut dire « je suis celui qui serai » et toutes autres combinaisons de temps, le verbe être sous toutes ses modes et temps. De même pour « qui » ou « que » cela n’a guère d’importance. Je suis, je serai, je serais, présent, futur, conditionnel, n'ont pas d’importance il ne s’agit que d’une relation d’être à être, qu’importe le mode et le temps, seul importe « je » première personne du singulier, le sujet par excellence. Ainsi les juxtaposions de variation d’« être » conduisent la réflexion sur sa position dans le temps, présent ; futur ou conditionnel ; serai, serais.

Mais je suis déjà allez trop loin, je quitte la formulation initiale. Un doute sur une traduction. Gardons « je suis ce que je suis ». Adieu la bible, bonjour la philosophie. ego sum qui sum sonne comme, « je pense donc je suis » écrit en français dans le « Discours de la méthode » repris en latin dans les Méditations métaphysiques : ego sum, ego existo « je suis, j’existe ». La philosophie française se fonde sur le verbe être à la première personne du singulier du présent, « je pense, donc je suis ». ego sum « je suis » ego existo « j'existe », et revient dans les Principes de la philosophie ego cogito, ergo sum. L’affirmation philosophique par excellence.
« Je suis » défini, du verbe figo, ficher en terre, ficher, fixer. On fichait en terre des bornes pour limiter les territoires. Définir ; mener à bonne fin ; achever, mourir, délimiter, circonscrire.

La succession de deux verbes être au présent de l’indicatif n’annonce aucun mouvement, elle fixe, elle établit fondamentalement ce que l’on est, figé, immuable. « Je suis ce que je suis », ou « je suis qui je suis », affirmation inébranlable de soi identique à soi. Soi-même. Moi identique et permanent, immuable. Comment l’immuable peut se retourner, volta.

Un texte paru aux éditions Galilée en 2006 peut nous éclairer, Jacques Derrida écrit « L’animal que donc je suis. » A nouveau un être, un « je suis », l’animal que je suis. Être donc animal, ou animal donc être. Pas si sûr.
Le français est subtil, ne faisons référence à aucune autre langue. Être, « je suis », fige, « je suis ce que je suis » la redondance confirme, confine. « Je suis », unique, l’apparition du sujet, « je pense donc je suis », « l’animal que donc je suis » définit, marque des limites m’installant en un lieu précis. Je, est toujours le même dans ses limites, dans sa définition, en son domaine de sens.

« Je suis ». Où est le mouvement de la révolte ? Nulle part. Quel mouvement engendre la révolte ? Aucun.

Mais si je dis « je suis ce que je suis » en me plaçant comme observateur extérieur, je ne parle plus de moi, mais j’écoute l’autre, l’autre qui me dit « je suis ce que je suis ». J’entends « il est ce qu’il est » ou « il suit ce qu’il est », ou encore « il est ce qu’il suit » qui font entendre tant le verbe être que le verbe suivre. C’est ce que nous apprend Jacques Derrida. « l’animal que donc je suis »

Là est le mouvement, là est la révolte, là est l’interrogation dois-je, suivre ce que je suis ? Dois-je être ce que je suis (suivre) ? Dans les deux cas, je me mets en mouvement. Dans les deux cas, c’est une révolte au sens de retour ; suivre mon être implique que je m’interroge. Être ce que je suis interroge sur ce qui me précède ou me succède. Rien ne dit où se place être et suivre dans l’expression « je suis ce que je suis », être/suivre ou suivre/être. Ainsi, je suis obligé de m’interroger et sur mon origine lorsqu’être précède suivre et dans le cas contraire sur ma fin, elle même entendu comme arrêt où comme finalité.


Un coup de bible dans la philosophie.

Lors de la lecture de textes bibliques, il faut entendre le texte en tenant compte des structures grammaticales de l’hébreu.
Le verbe être, dont l’usage en hébreu est différent du nôtre et le verbe avoir n’existe pas en hébreu. Il ne s’agit pas d’apprendre l’hébreu, mais de comprendre comment il fonctionne et d’en tenir compte pour la traduction.

L’hébreu ne connaît pas les temps ; passé, présent, futur, mais connaît des aspects c’est-à-dire la différence entre ce qu’on appelle « l’accompli », parfois « le parfait » et « l’inaccompli » :

• L’accompli peut correspondre à un présent qui garde la mémoire d’un passé et qui a de quoi perdurer ; il correspond un peu au « parfait » grec qui indique un état accompli avec une sorte de permanence.
• L’inaccompli peut désigner quelque chose qui a commencé, quelque chose qui commence, quelque chose qui est en voie de venir ou de finir, et donc il peut se traduire aussi bien par un passé que par un imparfait, un présent ou un futur.

C’est l’extrême difficulté de la traduction qui est patente quand on veut traduire des verbes hébreux.

Le Nouveau Testament est écrit en grec, mais ce n’est pas le grec classique, c’est un grec populaire, le grec hellénistique comme on dit, la koïnè, et en plus il est écrit par des gens qui ont des structures de pensée hébraïque, d’où l’extrême difficulté de traduire.
La bible hébraïque fut traduite en plusieurs langues, araméen, puis grec lorsque plus personne ne comprenait plus l’hébreu, elle fut traduite par « 70 sages » dit la légende qui connaissaient encore l’hébreu et le grec.

Le grec connaît la distinction entre passé, présent et futur. Mais il est davantage intéressé par la notion d’aspect que par la notion de temps à proprement parler. L’aspect définit l’acte non par référence au moment où se situe l’acte de parole, mais par rapport à l’action elle-même : ce qui compte alors, c’est de savoir si l’action est sur le point de s’accomplir, est à son début, est en cours d’accomplissement, se termine, est définitivement terminée… tous les détours du français pour traduire ces aspects : je vais manger, je commence à manger, je finis de manger… sont contenus dans ce qu’on appelle grammaticalement les temps du grec… Le français (héritier du latin) est très sensible à l’idée d’antériorité, mais pas le grec : rien, dans les temps du grec, ne dit qu’une action est antérieure à une autre. Il faut toujours s’interroger sur la direction à prendre quand on traduit.

La langue hébraïque n’est pas sensible à la différence, si usuelle en Occident, du passé, du présent et du futur. Elle se demande si l’acte s’achève ou ne s’achève pas. D’où un sentiment de la durée ouverte à l’avenir. Nous retrouvons là les réflexions de Bergson. Pour l’hébreu, le passé n’est jamais aboli, le futur n’est jamais lointain. Tout consiste en un présent qui se reprend et qui se réitère.

Paul Valéry l’a bien dit : « L’homme entre dans l’avenir à reculons. »



André Chouraqui, Traduire la Bible, dans L’écrit du temps, éd. de Minuit.
Mireille Hadas Lebel, L’hébreu biblique pré-explique. (cours)
Henri Méchonic Un coup de Bible dans la philosophie. Edition, Claude Vigee (1 septembre 2016)
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