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 Toute prise de conscience est-elle libératrice?

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MessageSujet: La c opie de Jean d'Ormesson pour Le Figaro   Dim 24 Juin - 18:48

Accès par le lien: http://www.lefigaro.fr/litteraire/20070614.WWW000000345_une_robinsonade.html

Texte de la copie:
Une Robinsonade.
Je devrais pourtant, à mon âge, commencer à me méfier. Quand Étienne de Montety m’a proposé de repasser le bac au Figaro, une odeur de jeunesse m’est montée à la tête. J’ai accepté. Je n’ai pas mis longtemps à comprendre que c’était une erreur. J’allais tomber sur des questions à la mode et plus tartes que de raison, genre psychologie appliquée et sociologie en action. Je m’ennuierais à mourir.

J’écrirais n’importe quoi et on allait corriger ma copie. Corriger ma copie ! « Gigantesque ! », disait Flaubert. Et il y aurait Raphaël Enthoven, à coup sûr, et peut-être Luc Ferry ou Marc Lambron, ou, pourquoi pas ? Comte-Sponville ou Onfray, ils seraient plus brillants que jamais, et on leur collerait des 19 et des 18 pendant que je traînerais dans les rues du printemps un 7 ou un 8 infamant. Il fallait trouver au plus vite une sortie de secours. Mais j’avais dit oui au lieu de dire non comme il est toujours sage de le faire. J’étais coincé.

Alors, une idée m’est venue. J’allais transformer ma copie en chronique. Parce qu’il est difficile de corriger une chronique. Dans des temps immémoriaux, Le Figaro publiait des chroniques. Il leur arrivait d’être signées de Maupassant ou de Proust. Plus tard, de Giraudoux, de Morand, de Paul Valéry. Les moins jeunes d’entre vous se souviennent peut-être encore des chroniques de Guermantes ou de James de Coquet qui apparaissaient régulièrement à la « une » du journal, en bas, à droite. Il y a belle lurette que les chroniques ont été supprimées. J’allais en écrire une, plus ringarde que jamais, sur les examens, les concours et les copies du bac. Les souvenirs d’enfance et de jeunesse sont des nids de chroniques. Pour entrer dans la vie active, et plus encore pour éviter d’y entrer, j’ai passé un certain nombre d’examens et pas mal de concours. Je crois me rappeler que les certificats de licence se passaient rue de L’Abbé-de-l’Épée, l’écrit de Normale Sup à la Bibliothèque Sainte-Geneviève et son oral rue d’Ulm.

Les épreuves de l’agrégation se déroulaient à la Sorbonne. Le plus pittoresque de ces parcours était l’oral de la rue d’Ulmoù régnait déjà le canular cher aux normaliens. La légende voulait que le concours fût passé, sur des questions tirées au sort et devant des professeurs tirés au sort, par des candidats tirés au sort, et qu’il fallût répondre à des questions du genre de celles-ci : « Qui a fait quoi et en quelle année ? » ou « Que se passa-t-il après ? » À la première question, les plus subtils – on assure que Thierry Maulnier se rangeait parmi eux – répondaient : « Alaric éteignit le feu sacré à Rome en 410. » À la seconde : « L’affaire échoua. » Je me souviens que mon cher et grand maître Irénée-Henri Marrou m’interrogea moi-même sur la tenue des gladiateurs : « Ils étaient nus », répondis-je. « C’est exact », me dit-il avec un bon sourire. « Ils avaient pourtant sur eux quelque chose que vous allez me dire pour que je puisse vous mettre une bonne note. » « Un peu d’huile », répondis-je.

Trois ou quatre ans plus tôt, la guerre m’avait fait passer au lycée Blaise-Pascal, à Clermont-Ferrand, ce qu’on appelait alors le bachot de français. Et au lycée Masséna de Nice – où ce n’était plus de froid, mais de faim qu’on souffrait – le bachot de philosophie. L’oral de géographie, au moins, s’était passé assez bien : sur un bout de papier plié en quatre, j’avais tiré « le Brésil ». Une partie de mon enfance s’était déroulée à Rio de Janeiro. Je divisais le Brésil en trois parties : le Nord, le Sud, la Côte. L’examinateur – c’était une dame – eut l’imprudence de me demander quelle partie je choisissais. Je choisis la Côte et je la divise en trois. Elle me demande à nouveau quelle partie je choisis, et, de division en division et de choix en choix, je descends jusqu’au quartier de Rio et à la rue où j’habitais enfant. Il fallut bien me donner une note qui correspondait à mon grand savoir et qui rattrapa mon retard en chimie et en cosmologie.

Mon professeur de philosophie à Nice avait des cheveux longs sur un mufle de lion. Il s’appelait M. Fouassier. Deux semaines avant le bac, sur un sujet que j’ai oublié, il y eut une dernière composition. La dernière semaine, il rendit les copies. Je n’étais pas premier. Je n’étais pas deuxième. Je n’étais pas troisième. L’angoisse me prenait.

Tous les noms de la classe défilèrent, jusqu’au dernier, sauf le mien. Lorsque tout fut terminé, et moi réduit à néant, M. Fouassier déclara : « J’ai gardé pour la fin une copie exceptionnelle que je me propose de vous lire. » C’était la mienne. M. Fouassier commença sa lecture. De temps en temps, il s’interrogeait et lançait un éloge ou une approbation. Le roi n’était pas mon cousin. À un moment donné, par souci d’équité, il lâcha une réserve. Quelques instants plus tard, une observation moins amène. Et puis, à un rythme accéléré, les remarques les plus désobligeantes se succédèrent les unes aux autres. Il finit parme rendre ma copie en me lançant : « Franchement, à la relecture, c’est moins bien que je ne pensais. C’est même plutôt médiocre. » Ah ! fini de plaisanter. Voici les sujets qui me parviennent. Ils sont à peu près aussi intéressants que je le prévoyais : « Toute prise de conscience est-elle libératrice ? » Mon Dieu !…Ou « L’art nous éloigne-t-il de la réalité ? » Comme si l’art n’était pas une réalité plus réelle que la réalité… Ou « Que vaut l’opposition du travail manuel et du travail intellectuel ? » Au secours, Rimbaud ! Tout le monde se souvient de sa main à la charrue qui vaut bien la main à la plume. Ou encore : « Que gagnons-nous à travailler ? » À cette dernière question, Jules Renard, dans son Journal, a déjà répondu d’une seule phrase : « La punition des paresseux, c’est le succès des autres. »

La seule question qui aurait pu me tenter si je m’étais plié au jeu, ce qu’à Dieu ne plaise, c’était : « Peut-on se passer de l’État ? » Comme nous aimerions tous nous passer de l’État, de ses exigences, de ses papiers, de ses interdictions, de son poids écrasant et de plus en plus écrasant ! Un chef-d’œuvre a été écrit sur l’absence de l’État : c’est Robinson Crusoé. Il me suffit de recevoir ma déclaration d’impôts et de boucler ma ceinture en voiture pour rêver de Robinson. Mais il ne serait pas difficile, après une première partie consacrée à la liberté de l’individu sans État, d’entamer la seconde partie (quel ennui !) où l’État apparaîtrait comme le Grand Protecteur qui vient aider les plus faibles contre les plus forts et dont personne ne peut se passer. On parlerait de Hobbes, bien sûr, et de son homme qui est un loup pour l’homme, de Spinoza pour s’amuser un peu, de Rousseau et de son Contrat social, de Kant, naturellement, et on finirait sur Hegel pour qui l’État finit par se confondre avec la philosophie. Pouah ! Une troisième et dernière partie montrerait avec éclat – repouah ! – que l’État libérateur peut être aussi, si vous n’y prenez garde, un État oppresseur qui surveille les citoyens, organise des écoutes, se sert de grandes oreilles et menace la démocratie avec le cumul des pouvoirs. Re-repouah !

On bouclerait la boucle avec Benjamin Constant : « Que l’État se contente d’être juste. Nous nous chargeons d’être heureux. » Une dernière, que je me suis bien gardé de traiter, était : « Peut-on en finir avec les préjugés ? » Un fameux préjugé avec lequel il faudrait en finir est de s’imaginer que la philosophie est bien servie par les philosophes professionnels. Nous savons depuis Socrate que la vraie philosophie se moque de la philosophie et que le vrai philosophe, bien loin de répondre aux questions qui lui sont posées par les philosophes, va plutôt tremper ses doigts de pied dans le fleuve Ilissos et danser avec les loups.
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MessageSujet: La copie d'Eliette Abécassis pour Le Figaro   Dim 24 Juin - 18:44

Accès par le lien: http://www.lefigaro.fr/litteraire/20070614.FIG000000092_une_meditation_sur_le_mal.html

Texte de la copie:
Une méditation sur le mal.
Je suis ici même dans cette salle du Figaro, parfaitement enfermée et cernée par les regards de mes condisciples et ceux des journalistes, qui vont bientôt me juger, me jauger, m'évaluer par cette copie que je vais leur remettre. J'ai bien conscience de ma situation, je l'ai choisie lorsque j'ai accepté la proposition qui m'a été faite de passer le bac de philosophie il y a quelques semaines. Je peux même prolonger cette parfaite conscience par une prise de conscience, soudaine et brutale, que je suis ici, obligée à présent de composer, prise au piège. Cette prise de conscience peut-elle me libérer de ma situation ou au contraire ne fait-elle qu'augmenter le vide et l'angoisse qui me saisit à la perspective d'être enfermée pendant quatre heures face au regard bleu intense de Jean d'Ormesson me rappelant l'infini horizon des possibles, possibles qui à l'heure actuelle me sont refusés? Est-ce parce que je prends conscience de mon aliénation que je vais pouvoir m'en libérer ? Toute prise de conscience est-elle libératrice ?

Qu'entend-on par « prise de conscience » ? Il faut voir tout d'abord que la prise de conscience n'est pas la conscience : la notion de prise de conscience implique un événement, une rupture dans le temps, qui survient par le fait d'envisager, de comprendre, c'est-à-dire de prendre avec soi, en soi, ce qui m'arrive, ce qui fait que je suis ici, dans cette salle, à composer, et plus généralement, le fait que je suis là, projetée dans ce monde sans savoir exactement pourquoi ni comment. Dès que je prends conscience de ma situation, c'est-à-dire, dès lors que j'envisage ma condition, mon aliénation fondamentale dans le fait d'être là, suis-je libérée du fait d'être femme ou homme, et d'être déterminée par mon corps, mon être, ma société avec toutes ses lois ?

C'est en effet par ma pensée et par elle seule que je peux m'affranchir de toutes ces contraintes, puisque l'on peut enfermer mon corps, l'on peut me soumettre à tous les jougs et les pires tyrannies, je pourrai toujours me libérer par la puissance de ma pensée de toutes les déterminations, pour autant que j'en prenne conscience. Personne ne peut prendre possession de mon esprit qui me permet d'accepter ma situation, quelle qu'elle soit, et même de la vouloir ainsi. Quelle plus grande liberté que celle de choisir de vouloir ce qui m'arrive ? Je suis arrivée au monde dans une prison qui est celle de mon corps, avec ses limites, ses maladies, ses faiblesses, mais si je choisis par la prise de conscience de vouloir être dans ce corps et par ce corps, je deviens libre de ses déterminations en les faisant miennes. Comme le montre la philosophie stoïcienne, voici la voie de la libération de tous les déterminismes, par la prise de conscience du mal, qui devient dans cette perspective la volonté même de vouloir le subir et donc de s'en affranchir.

Plus fondamentalement, la prise de conscience comme acte métaphysique, fait partie du surgissement du sujet, qui dès lors qu'il s'est fondé en tant que tel, peut se libérer de sa condition puisqu'il peut décider de ses actes, de ses pensées, de ses actions. Le « cogito » tel que l'a pensé Descartes dans ses Méditations, n'est autre que cette prise de conscience du sujet comme fondement du monde qui signifie sa liberté en tant que sujet : « je suis, j'existe »; c'est cette idée fondamentale, fondatrice, originaire qui me permet d'organiser le flot des événements qui surgissent sans que j'aie prise sur eux afin de me rendre maître et possesseur de la nature. Le cogito met fin au tourment infini du doute qui m'entraînait dans l'enfermement de ma volonté et de ma pensée, aliénant ma capacité de jugement et d'être.

Plus radicalement, si l'on envisage le monde à partir du sujet pensant, la liberté peut-elle résider autre part que dans cette prise de conscience ? Spinoza explique dans le Traité théologico-politique que la notion de loi possède des acceptions différentes pour l'homme du commun et pour celui qui prend conscience de la loi. Pour l'ignorant, - celui qui ne prend pas conscience - la possibilité de contrainte devient la condition même de l'obéissance politique. Mais pour celui qui prend conscience, qui sait percevoir les choses par lui-même, elles seront le signe de sa liberté. Autrement dit, la liberté n'existe que dans la prise de conscience du fait que nous soyons déterminés. Il n'y a d'autre libération que celle de la prise de conscience.

La prise de conscience peut ainsi être envisagée comme le signe qu'il existe un principe présent en tout être et en toute chose qui est inscrit dans le monde, et qui l'organise : c'est la Raison. La prise de conscience n'est autre chose que l'avènement de la Raison en chacun selon le processus dialectique. Le monde progresse ainsi par l'incarnation progressive de la vérité à travers les êtres et le temps. Dans la perspective hégélienne, c'est cela même, la liberté.

Cependant, est-ce parce que je prends conscience de la Raison en acte à travers moi que je vais me libérer de ma condition d'être dans le monde, dans ce corps, à ce moment déterminé, que je n'ai pas déterminé moi-même ? Je n'en suis pas moins là, dans cette salle, à composer sous le regard des autres. J'habite dans ce pays, soumise à ses lois, que j'ai choisies hier en votant. Mais si je les ai choisies, c'est par un acte, non par une prise de conscience. La prise de conscience politique qui m'incite à aller voter pour choisir le sort de mon pays n'est rien sans l'action de se rendre au bureau de vote. Ainsi donc, plus que la prise de conscience, n'est-ce pas l'action qui est libératrice ?

En politique, c'est bien l'action qui a permis la libération des jougs de l'esclavage, de la tyrannie, du totalitarisme qui maintient les citoyens à l'état de servitude. La révolte, la Révolution font partie de ces libérations d'un peuple qui ont rendu possible leur liberté. Elles sont en effet parties d'une prise de conscience de leur aliénation par un roi, un prince ou un dictateur, avec un système politique inique ; mais sans l'action d'une prise de pouvoir par le peuple, par le fait de transférer par un acte son pouvoir individuel dans une personne collective, ou encore par une association ou un pacte commun, ce peuple n'aurait pas été libre.

D'un point de vue moral, la prise de conscience du mal n'est pas libératrice, bien au contraire. Par exemple, ce n'est pas parce que je vais comprendre toutes les raisons pour lesquelles Hitler a pu décider de la Solution finale que je vais me libérer du mal engendré par la Shoah. Ce mal, tant les historiens que les psychologues ou des sociologues ont tenté de le rationaliser, de le réduire, à des conséquences de la défaite et du diktat de Versailles, ou encore à l'emprise collective des personnalités autoritaires, ou encore à la banalité du mal. Mais toutes ces prises de conscience du mal engendré par la Shoah n'expliqueront jamais la folie meurtrière qui fait que l'on déporte des gens, des hommes, des femmes, des enfants pour les mettre dans des chambre à gaz. Loin de l'expliquer, la prise de conscience ne fait que mettre en évidence l'absurdité du mal, et mène à l'effroi et au silence. Dans la prise de conscience de la Shoah, il n'y a pas de libération, il n'y a que l'incompréhension devant l'irréductible.

D'un point de vue métaphysique, la notion de prise de conscience libératrice implique une ontologie de l'être en tant qu'être. La prise de conscience repose sur une ontologie essentialiste selon laquelle l'être est ce qu'il est, dans sa permanence, et la prise de conscience est la marge de liberté qui me permet de m'en rendre compte. Mais si l'on envisage l'être non comme essence, comme chose en soi mais au contraire comme existence, alors la libération ne peut venir de la prise de conscience. Comme le montre Sartre dans l'Être et le Néant, au départ est l'existence. « Lorsque je le délibère, les jeux sont faits », dit Sartre. On pourrait dire également, lorsque je prends conscience, les jeux sont faits. Dès ma naissance, je suis projetée bien malgré moi dans l'altérité du monde, dans l'horizon métaphysique de la néantisation, c'est-à-dire que je suis en situation, et cette situation prime sur l'être, puisqu'elle fait l'être. Pour se libérer, il ne suffit pas de prendre conscience de mon aliénation, il me faut agir, m'engager, exister, car être c'est exister. Au départ, est ma liberté. C'est elle qui est première, et la prise de conscience, loin de permettre ma liberté, ne fait que m'aliéner. Ainsi par exemple, le sentiment que je peux ressentir lorsque je suis devant une porte en train d'épier quelqu'un et que surgit le regard de l'autre. Ce regard en faisant surgir la honte en moi m'aliène. Comme le montre Sartre, la honte en tant que prise de conscience de moi-même, loin de me rendre libre, me montre à quel point je suis chosifiée par ce que l'on nomme « la prise de conscience ». Dès lors que je prends conscience, je suis prisonnière du regard de l'autre, et loin de me libérer, sortant de ma condition de pour-soi, n'étant pas que ce que je suis, je deviens ce que je ne suis pas : une chose, un en-soi. C'est par la prise de conscience que je m'aliène.

Ainsi donc, nous voyons que d'un certain point de vue, qui est essentialiste, la prise de conscience permet de me libérer d'une aliénation fondamentale, et c'est même la seule liberté qui m'est offerte. Mais au contraire, si l'on se place dans une perspective existentielle, c'est l'action qui me rend libre, alors que la prise de conscience par le regard de l'autre en moi et sur moi, aliène tous mes possibles. Qu'en est-il finalement de la valeur de la prise de conscience dans la libération individuelle ou collective, et dans quelle mesure est-il possible de tout à fait « prendre conscience » ?

Prendre conscience de ma situation, celle que je vis à un niveau de conscience, n'est pas vraiment prendre conscience ; c'est avoir conscience. Pour prendre vraiment conscience de quelque chose, peut-être faut-il envisager tout ce dont je n'avais pas conscience avant et qui advient justement à la conscience, c'est-à-dire : l'inconscient. Au fondement du sujet, il n'y a pas la conscience, il y a l'inconscient, c'est-à-dire tout ce que le sujet refoule en entrant dans le langage. Comme le montre Lacan, il y a inconscient car il y a langage. Dès lors que j'entre dans le langage, je suis dans un processus de refoulement de moi. Comment me libérer de cette aliénation primordiale qui est au fondement même du désir ? Je peux très bien connaître mes défauts, mes angoisses, mes peurs, mes névroses sans pour autant en être libre. Dans le processus analytique, ce n'est pas la prise de conscience de la névrose qui libère, c'est le transfert. C'est-à-dire le fait de revivre ses sentiments, ses peurs, ses angoisses par rapport à l'analyste, lieu de toutes les projections, qui va amener à la libération de ce passé qui emprisonne. Le transfert, ce miracle de l'amour projeté sur l'analyste, découvert par Freud d'une façon empirique alors qu'il traitait ses patientes, est ce qui va permettre la guérison. La libération ne vient que par le sentiment, les sensations, l'expérience amoureuse : l'existence, en effet, projetée dans une autre dimension que celle de la pure raison. Une prise de conscience, qui est une prise de conscience de soi à travers les autres, de ses désirs, de ses aspirations, de ses pulsions. Cette prise de conscience peut en effet mener à la libération, comme invention du moi, d'un autre moi, à travers de nouvelles représentations, autres que celles imposées par la société, par la raison, et par le déterminisme du passé ou de l'être.

On le voit, toute prise de conscience n'est pas libératrice. Au contraire, la prise de conscience est aliénante dans le sens où le sujet qui prend conscience de son aliénation reste enfermé dans un processus rationnel qui ne fait que redoubler son aliénation. Ce qui est primordial et premier c'est l'existence et l'intention qu'on lui donne, l'infinie possibilité des interprétations, des versions de son existence. Et l'art n'est peut-être autre chose qu'une prise de conscience particulière qui permet de mettre en jeu l'inconscient pour se libérer de ses déterminations, tout comme l'éthique, au fondement de l'être, qui permet d'organiser la relation à l'autre, autrement que sur le mode de la violence, cette même éthique, et cette même volonté de création, qui font que je suis là, ayant librement consenti de venir faire cette copie dans cette salle du Figaro, et m'y astreignant librement puisque je choisis de ne pas décevoir l'attente devant la parole donnée : enfermée dans cette pièce, mais libre dans la prise de conscience du fait que je m'invente en ce moment même comme sujet.


Dernière édition par le Dim 24 Juin - 18:49, édité 1 fois
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Annick Q
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MessageSujet: Toute prise de conscience est-elle libératrice?   Lun 18 Juin - 21:39

sujet complexe, que nous avons élaboré dans un contexte de psyhisme individuel, mais il est vrai que nous ne l'avons pas approfondi sous l'aspect politique, nous pourrions le continuer dans cette dimension
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